Les devoirs partagés entre auteur et éditeur, par Thierry Rollet

J’ai souvent écrit au sujet des relations auteur-éditeur. Je continue car ledit sujet est bien loin d’être épuisé, ainsi que je m’en rends compte selon les diverses remarques qu’il m’arrive de recevoir et autres observations que je fais fortuitement.

Ainsi, on m’a souvent fait remarquer que les accords auteur-éditeur, tout négociables qu’ils puissent être, sont fréquemment léonins. Et je reçois des plaintes à n’en plus finir de la part d’auteurs souvent peu réfléchis : les éditeurs sont les plus favorisés, ils se font de l’argent sur le dos des auteurs – ça, c’est le plus beau ! –, leurs contrats les avantagent en priorité, etc.

Je suis moi-même auteur et éditeur ; c’est sans nul doute ce qui me permet d’avoir une vision sinon plus objective, du moins plus claire du problème – sans compter mon métier d’agent littéraire. Ces trois qualités m’ont fait fréquenter l’édition depuis maintenant plus de 30 ans.

L’auteur demande bien souvent des avantages que l’éditeur ne peut lui accorder, du fait d’un problème de rentabilité. En effet, l’auteur oublie trop souvent que l’éditeur exerce ce métier pour gagner sa vie, ce qui n’est pas le cas de l’auteur, très souvent contraint à pratiquer un métier alimentaire en surplus de ses activités d’écrivain – à moins, bien sûr, de devenir une star de l’édition grâce à un débouché commercial extraordinaire, qui lui vaudra d’être vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Parmi les auteurs les plus connus aujourd’hui, seuls une dizaine, en étant large, peuvent prétendre avoir atteint un tel niveau. Dans le passé, où les moyens publicitaires étaient nettement moins performants, ceux que l’on appelle de nos jours « les grands auteurs » peinaient pour assurer leur subsistance : Balzac s’est usé la santé en composant sans relâche, à la plume, les 91 romans et nouvelles qui constituent sa Comédie humaine. Quant à Victor Hugo, si ses Misérables ne s’étaient pas vendus à un million d’exemplaires – fait sans précédent à cette époque – il n’aurait sans doute pas vécu 85 ans : il serait mort de faim bien avant !

Reconsidérons l’éditeur après avoir plaint l’auteur : c’est lui qui assume tous les frais (publicité, impression, diffusion…), il est donc normal qu’il ramasse la plus belle part du gâteau. Encore doit-il se libérer du diffuseur : ceux-ci ont désormais une bien mauvaise réputation, étant donné qu’ils vont jusqu’à exiger de 55 à 60% du prix public du livre. Les miettes restantes ne suffiront pas à faire vivre les éditeurs, qui choisissent donc de plus en plus de se diffuser eux-mêmes, y compris parmi les plus importants. Ils le font le plus souvent sur Internet, formidable outil de diffusion, le plus performant de tous . D’où un supplément de frais plus supportable, certes, mais non négligeable. C’est la raison pour laquelle les éditeurs les plus généreux n’accorderont que 8% de droits aux auteurs et 30% de remise maximum – l’équivalent de la remise libraire – pour les exemplaires que l’auteur achètera pour son usage personnel.

J’ouvre une parenthèse : on dit souvent que plus un éditeur est important, plus il est radin. On peut citer l’exemple des grands éditeurs parisiens qui n’accordent que 5% de droits d’auteurs, calculés sur le prix du livre hors taxe . Mais il ne faut pas oublier que lesdits grands éditeurs sont précisément assujettis au paiement de la TVA, alors que les petites structures éditrices bénéficient de la non-application de cette taxe ô combien impopulaire ! De plus, ils ont des frais de publicité énormes et impriment des stocks de livres, alors que les petits éditeurs impriment à flux tendu, c’est-à-dire selon les commandes qu’ils reçoivent, en comptant sur la souplesse de leurs imprimeurs. C’est ce qui permet de moduler les prix publics des livres : plus un stock est important, plus le livre est bon marché à l’impression et inversement. De quoi faire réfléchir ceux qui trouvent trop chers certains livres… !

Si l’éditeur ne gagne pas sa vie, il disparaît. Quand le bateau éditorial coule, tous les auteurs sont dedans. Qu’ils méditent cette équation incontournable ! En outre, si les auteurs veulent gagner plus, qu’ils travaillent plus, selon un célèbre slogan présidentiel. Par exemple, qu’ils s’investissent toujours plus dans la promotion. Ou bien, si les droits d’auteur leur paraissent décidément trop réduits, qu’ils deviennent leurs propres éditeurs en se lançant dans l’autoédition : ils se rendront compte ainsi de certaines réalités, dont la moindre n’est pas de réussir les ventes de leur livre, qui n’est qu’un produit commercial comme un autre, face aux réactions souvent décevantes d’un public toujours plus exigeant.

Enfin, que les auteurs rendent aux éditeurs cette justice : ils font de la promotion et mettent leurs livres sur le marché, leur donnant ainsi une existence et des espoirs de vie. Il faut donc qu’ils vivent eux aussi, sans quoi les auteurs eux-mêmes disparaîtraient !

Auteurs, aidez donc vos éditeurs, faites-leur des suggestions si vous voulez, sans pour autant qu’elles deviennent des exigences inacceptables. Si vous vous battez pour eux, les éditeurs se battront pour vous et tout le monde y trouvera enfin son compte.

par Thierry ROLLET
www.scribomasquedor.com

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À propos de Guy Boulianne

Guy Boulianne, auteur et éditeur. Ce dernier a réalisé une Quête personnelle, historique, généalogique et symbolique. Il en dévoilera prochainement la teneur dans la rédaction d'ouvrages à paraître.

Publié le 3 juillet 2013, dans Édition, et tagué , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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